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Jeudi 21 décembre 2006
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Aujourd’hui, un soleil morne s’est levé. De ma fenêtre, je le contemple, jaune pâle et blafard, froid et tremblotant. On dirait qu’il en a assez de se hisser et d’éclairer l’humanité. Je porte à mes lèvres un café lui aussi un peu froid et je songe à la journée qui m’attend. Ou qui ne m’attend pas. Depuis que semblable à la majorité je n’ai plus de travail, je passe beaucoup de temps devant ma fenêtre à regarder et à penser aux temps d’avant.
 Avant, il y avait des fleurs partout, des enfants qui couraient bruyamment dans la rue. Avant, j’aimais m’engueuler avec ma femme, me mettre la pression avant de partir au boulot. C’était avant. Vous dire exactement avant quoi, ce ne serait pas évident. Pour certains, il ne s’est rien passé, la vie continue, on se débrouille, on achète, on consomme, on vend…
Mais la majorité sait. Elle sait que c’est fini. Fini l’insouciance, la liberté les rêves d’avenir. La machine est cassée. Bien sûr il y en a encore qui s’en sortent bien, trop bien même. Ils vivent dans des espèces de forteresses, entre eux. Là-bas, on ne manque encore de rien, tout est fait pour ne pas penser au précipice qui se rapproche. On y a tous habité plus ou moins un jour, et puis la misère nous a touché peu à peu, comme elle contamine tout le monde. Alors on se retrouve petit à petit sans se rendre trop compte aux portes de la cité, puis à sa périphérie, et un matin on se réveille avec un soleil morne, un terrain gris et une journée qui ne vous attend pas.
— Jo Ma, tu me donnes du sel ?
Je regarde la petite tête blonde qui vient de me héler et je me demande pourquoi et depuis quand ce petit bonhomme m’appelle par mon prénom en lieu et place de Papa.
— Qu’est-ce que tu veux faire avec mon lapin ?
— Bèèhhh saler !
— Saler quoi ?
— Ma tartine.
— Et tu aimes saler ta tartine, Vic Tor ?
— Bèh oui, comme on a plus de vrai beurre et que c’est très fade, je mets du sel, comme ça c’est plus meilleur.
Je tends gentiment la salière à mon fils en songeant que c’est tout les enfants ça, ils s’adaptent toujours mieux que nous et entrevoient facilement des rayons de soleil.
Déjà, il repart à cloche-pied avec la salière, triomphant et joyeux comme tout.
—Merci Papa.
Je me demande où est sa mère, ça ne lui ressemble pas de traîner au lit. Je vais être obligé d’aller la réveiller. La pauvre, elle est la seule à subvenir à nos besoins. Elle fait des ménages chez une dentiste, pas très loin d’ici. Ce n’est pas une « techno-dentiste » comme on avait avant, non c’est une dentiste pour des gens comme nous, une dentiste à l’ancienne, comme aux temps de mes parents, elle répare les dents qu’on a, les colmate, les arrache si nécessaires. Les autres, avec leur techno-dentiste, ils se font tout de suite dès le premier pépin refaire une simili dent vivante et cette fois quasi-indestrutible. C’est une machine qui fait toutes les mesures et qui fabrique la dent de synthèse. Ensuite le « techno » il ne fait que vous faire l’échange standard. Par chance j’ai eu l’occasion de m’en faire faire une demi-douzaine, avant.
— Mi Lie ?
Je l’appelle doucement depuis le bas de l’escalier. Elle est peut-être réveillée. Pas de réponses, je monte.
Elle dort. Elle est toujours belle. Elle sera toujours belle. Mais Dieu qu’elle est fatiguée. Si seulement elle pouvait rester là, à se reposer un peu.
— Mi Lie ?
Je pose doucement ma main sur son bras allongé près de son visage et j’ai une larme qui tombe sur les draps. A ce moment, elle se réveille.
— Quelle heure il est, chéri ?
— L’heure d’aller chez les vampires.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Des bêtises. Il est bientôt huit heures, il faut que tu y ailles si tu ne veux pas être trop en retard.
— Déjà, mais j’ai l’impression que je n’ai pas dormi. Heureusement que Ny La est sympa.
— C’est vrai que sans elle on serait mal, on a besoin de ton boulot dans son cabinet.
— Son cabinet ! C’est plutôt un garage ! Du bazar partout ! Des machines en panne dans tous les coins, de vrais nids à poussières que je dois déminer… Allez faut que je me dépêche. Et toi, qu’est-ce que tu vas faire aujourd’hui ?
— Je vais regarder encore et encore par la fenêtre.
— Qu’est-ce que tu me racontes ?
— Encore des bêtises. Je vais discuter avec les potes et faire avancer le Projet.
— Ne reste pas connecté toute la journée, ce n’est pas bon pour ta santé. Sors un peu, fais de l’exercice. J’aime tes muscles, ne les laisse pas fondre !
— On va essayer de faire un effort. Bon, j’te laisse, sinon Ny La va croire que t’abuse.
Nous devons beaucoup à Ny La. C’est une fille admirable. Elle est quasiment la seule personne que je connaisse à avoir choisi de vivre en dehors des forteresses, pas par nécessité. Elle voyait petit à petit les gens modestes dont elle se sentait proche quitter la Cité, alors un jour elle a tout plaqué, même son mari, un « gros avocat » ! Là-bas, elle avait tout ce qu’elle voulait, elle enseignait la médecine dentaire et formait nous disait-elle une vraie bande d’abrutis. Son plus grand regret est de ne pas avoir pu avoir d’enfants et de ne pas être arrivée à convaincre « le gros » d’en adopter.
On ne l’a pas connu là-bas, on était déjà depuis un moment exclu. C’est moi qui l’ai rencontrée ici, j’étais venu me faire soigner une dent chez elle, elle venait tout juste de démarrer son activité et peu de gens venaient la voir, ils préféraient aller voir des « technos » de contrebande : des gens qui récupèrent sur des morts, mais pas seulement paraît-il… Moi je n’ai jamais aimé ça, mais pour la plupart des gens, les simili dents et les technos, il n’y a que ça qui leur parle. Quand je l’ai rencontrée donc, j’étais un de ses premiers patients et on a tout de suite sympathisé, je lui ai raconté comment on avait fini par atterrir ici il y a quelques années. Combien nous regrettions cette déchéance et une partie de notre vie d’avant. Elle, je l’ai d’abord prise pour une folle. Elle m’a dit que c’était une libération, une nouvelle vie, une vie plus vraie. Moi je lui ai dit, je veux bien, mais nous on a deux enfants, plus de boulot, c’est sûr, on est libre de crever comme bon nous semble : de maladie, de faim, de soif… Je me souviens comme elle a rit de bon cœur à mon ironie qui ne me quitte jamais. Alors elle m’a dit qu’elle voulait bien offrir à ma femme un poste de femme de ménage, car c’était absolument nécessaire à son activité. Elle a aussi dit qu’elle aurait pu me le proposer mais qu’elle ne voulait pas que ce soit mal perçu par moi ou par ma femme. C’est vraie que Ny La était et est toujours un petit brin de femme brune magnifique, pétillant de vie et d’allégresse.
Pour Mi Lie ce fut une nouvelle fantastique, elle était si heureuse de retrouver un travail, pour elle c’était si important. Depuis Ny La est une amie non seulement de notre couple, mais aussi de nos enfants qu’elle aime et chérit d’une tendresse débordante.
 
par JFP publié dans : Bouts de roman
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